Radouane KOUNDI: Le Maroc bouleverse le football mondial

Par Radouane KOUNDI


Longtemps, le football mondial a regardé le Maroc avec respect, parfois avec curiosité, souvent avec prudence, mais rarement comme une puissance installée. Ce temps-là appartient désormais au passé. Aujourd’hui, le Maroc ne demande plus une place dans le concert des grandes nations du football : il l’occupe. Mieux encore, il en redessine les équilibres.
Ce qui se joue depuis plus de dix ans n’est ni un hasard, ni une embellie passagère, ni une suite de performances isolées. C’est l’aboutissement d’un projet. Un projet pensé, structuré, financé, porté par une vision claire : faire du football un levier de rayonnement, de souveraineté sportive et d’influence internationale.
Le premier marqueur de cette révolution est visible à l’œil nu : les infrastructures. Le Maroc a compris avant beaucoup d’autres que les grandes victoires se préparent bien avant le coup d’envoi. Stades modernes, centres de formation, professionnalisation de l’encadrement, montée en gamme de l’organisation, investissements soutenus : le Royaume a patiemment construit les fondations de son ambition. Dans le football moderne, rien de durable ne se bâtit sans méthode. Le Maroc a choisi la méthode.


Et cette méthode s’inscrit désormais dans des chiffres qui parlent d’eux-mêmes. Dans la perspective du Mondial 2030, le Maroc participe à une séquence hors norme : la FIFA a fixé à 3,303 milliards de dollars le budget de l’événement Coupe du monde 2030 pour le cycle 2027-2030. Côté marocain, un stade de 115 000 places est prévu à Benslimane, pour un coût pouvant atteindre 5 milliards de dirhams, tandis que la montée en capacité aéroportuaire vise un passage de 38 à 80 millions de passagers d’ici 2030. Ces chiffres ne renvoient pas seulement à l’organisation d’un tournoi ; ils traduisent un changement d’échelle.
Mais les infrastructures, à elles seules, ne suffisent pas à faire une puissance. Encore faut-il transformer l’investissement en résultats. Et c’est précisément ce que le Maroc a réussi avec une force impressionnante. La demi-finale historique de la Coupe du monde Qatar 2022 a constitué un véritable séisme dans l’ordre établi. En devenant la première nation africaine à atteindre le dernier carré d’un Mondial, le Maroc n’a pas seulement créé l’exploit : il a changé les imaginaires. Il a fait voler en éclats une hiérarchie longtemps considérée comme intangible.
Qatar 2022 n’a pas seulement offert au Maroc un moment de gloire. Il lui a donné un nouveau statut. Depuis cette épopée, les Lions de l’Atlas ne sont plus perçus comme une équipe capable de surprendre. Ils sont regardés comme une sélection capable de battre n’importe qui. Et c’est là toute la différence entre un outsider et une puissance.
Cette montée en puissance s’est ensuite confirmée sur plusieurs fronts. Le football marocain n’a pas seulement brillé chez les seniors. Le futsal s’est imposé comme une référence continentale. Le football féminin a franchi des seuils historiques. Les catégories de jeunes, elles aussi, ont envoyé un signal fort. Quand une nation performe simultanément chez les seniors, chez les jeunes, chez les femmes et dans des disciplines connexes, elle ne vit pas une parenthèse dorée ; elle entre dans une nouvelle dimension.
À cela s’ajoute un autre indicateur décisif : la présence de joueurs marocains dans les plus grands clubs européens et l’attractivité nouvelle du maillot national. De plus en plus de talents binationaux, qui auraient pu choisir la Belgique, les Pays-Bas, l’Espagne ou d’autres sélections, optent désormais pour le Maroc. Ce choix n’est pas seulement sentimental ; il dit quelque chose de la crédibilité nouvelle du projet marocain. Lorsqu’un pays devient capable d’attirer à lui des joueurs formés dans les meilleures écoles européennes, il envoie un message clair : il est devenu une destination sportive de premier rang.
Mais une puissance qui s’installe ne se contente pas d’exporter des joueurs. Elle exporte aussi des compétences, du savoir-faire et de la méthode. Le fait que des entraîneurs marocains soient appelés à diriger des sélections étrangères, comme ce fut le cas avec la Jordanie, illustre cette montée en gamme de l’expertise marocaine. Là encore, il ne s’agit pas d’un détail : lorsqu’un pays commence à exporter ses cadres techniques, c’est qu’il a cessé d’être un simple vivier de talents pour devenir une école qui compte.
Et lorsqu’une réussite sportive devient durable, elle finit naturellement par produire de l’influence. C’est exactement ce qui est en train de se passer avec le Maroc. Le Royaume n’est plus seulement fort sur le terrain ; il s’impose progressivement comme un acteur central dans l’architecture institutionnelle du football africain et international.
L’ouverture officielle du bureau Afrique de la FIFA à Rabat constitue à cet égard un symbole majeur. Ce bureau, inauguré en juillet 2025, est appelé à renforcer la coordination de la FIFA avec les 54 associations membres africaines. Ce choix est tout sauf anodin. Il signifie que Rabat n’est plus seulement une ville d’accueil ou un partenaire fiable : elle devient un centre de gravité, de coordination et d’impulsion pour une partie essentielle des grands dossiers du football africain.
Dans cette même logique, la présence régulière de Gianni Infantino au Maroc n’a rien d’accessoire. Sa participation à des séquences institutionnelles majeures, de l’accord autour du bureau Afrique à son inauguration officielle à Rabat, montre à quel point le Maroc s’est imposé comme un point d’appui stratégique dans la diplomatie mondiale du football. Et cette proximité traduit, en creux, le poids croissant acquis par le Royaume dans les équilibres de gouvernance du football international.


Cette influence institutionnelle se prolonge logiquement dans la capacité d’organisation. Car le Maroc ne se contente plus d’être compétitif ; il veut désormais démontrer qu’il peut fixer de nouveaux standards. La CAN Maroc 2025 a précisément donné corps à cette ambition. Par son audience, par sa visibilité, par ses revenus et par l’intérêt qu’elle a suscité bien au-delà de l’Afrique, elle a changé de dimension.
Les chiffres sont, là encore, révélateurs. Selon la CAF, l’édition marocaine a enregistré une croissance de 61 % de l’audience sur plusieurs marchés internationaux majeurs, une hausse de plus de 90 % des revenus commerciaux, ainsi qu’un total de 23 sponsors, un record pour la compétition. La CAF souligne également une hausse de 50 % du nombre de diffuseurs internationaux sur certains marchés clés. Autrement dit, le Maroc n’a pas simplement accueilli une Coupe d’Afrique ; il a contribué à la projeter dans une autre catégorie économique, médiatique et symbolique.
À partir de là, la perspective du Mondial 2030 prend tout son sens. Elle n’apparaît plus comme une promesse abstraite, mais comme l’aboutissement logique d’une montée en puissance déjà visible. Le Maroc ne prépare pas seulement un événement. Il prépare une démonstration de capacité : capacité à investir, à planifier, à organiser, à attirer, à rayonner. Peu de pays peuvent, en un temps relativement court, accueillir une CAN de cette ampleur, devenir le siège du bureau Afrique de la FIFA, lancer un stade de 115 000 places, s’inscrire dans une séquence mondiale budgétée à plus de 3,3 milliards de dollars et reconfigurer simultanément leurs infrastructures sportives et de transport.
C’est précisément pour cela que le Maroc bouscule le football mondial. Non pas seulement parce qu’il gagne davantage. Mais parce qu’il avance sur tous les fronts à la fois. Il construit, il performe, il organise, il influence et il attire. Il conjugue la puissance sportive, la crédibilité institutionnelle, l’ambition économique et la force symbolique.
Le plus frappant est que cette dynamique est désormais lisible pour tout le monde. Le Maroc n’est plus seulement admiré pour son potentiel ; il est reconnu pour sa solidité. Il n’est plus seulement applaudi pour quelques exploits ; il est observé comme un modèle en construction. Il ne suit plus le mouvement du football mondial : il contribue désormais à le redessiner.
En réalité, le Maroc n’est plus seulement en train de réussir dans le football mondial. Il est en train d’y faire école.
Et c’est peut-être là le fait le plus marquant de tous : le Royaume n’incarne plus seulement une belle histoire. Il incarne désormais un modèle.
À propos de l’auteur
Radouane KOUNDI est enseignant-chercheur à la Faculté d’Économie et de Gestion de Béni Mellal. Il s’intéresse aux questions de communication, de gouvernance du sport et aux dynamiques de rayonnement institutionnel du Maroc à travers les grandes compétitions.



